Covid-19 et fatalisme

Le premier article de ce site porte malheureusement sur la crise sanitaire liée à la pandémie de covid-19 (corona virus) que traverse en ce moment le monde. Alors que nous devrions, dans un monde suivant son horloge annuelle habituelle, être en train de fêter l’arrivée du printemps dans les parcs de Tokyo, nous assistons au confinement du monde depuis nos écrans de télévision, nos scrolls sur nos smartphones, les vidéos que nous visionnons sur Youtube.

Au début c’était l’émergence d’un nouveau virus en Chine. Et bien que la Chine soit proche du Japon physiquement, commercialement et surtout par les nombreux touristes chinois qui affluent au Japon, on avait l’impression que ça ne nous touchait pas directement. En vivant au Japon depuis plusieurs années, je me surprends à intégrer cette notion irrationnelle dans un monde aux déplacements de personnes rapides et faciles, de « l’autre côté de la mer » (海外). Le Japon est un cocon ou règne la paix sociale, la sécurité et le bon ordre des choses. Avec les années, on se laisse porter par cette « douceur de vivre ».

Je crois que c’est quand j’ai vu la catastrophe sanitaire en Italie, en Espagne et le confinement en France, que j’ai commencé à réellement envisager les dégâts possibles au Japon, à Tokyo en particulier où je vis et où se croisent des millions de personnes tous les jours.

Des articles traitent de ce sujet : pourquoi le Japon semble t-il épargné par l’hécatombe ? Plusieurs pistes sont envisagées : le complot des autorités qui cacheraient le nombre de malades, l’étrange nombre extrêmement limité de tests, les habitudes comportementales des japonais qui pratiquent naturellement la distanciation sociale, la chance…

Une coïncidence étrange : presque le lendemain de l’annonce du report des jeux olympiques, la maire de Tokyo et d’autre officiels ont commencé à nous sortir des malades dépistés de leur chapeau, la mine basse et le ton monocorde. Après avoir vécu le grand tremblement de terre et le tsunami du 11 mars 2011 suivis de l’explosion de la centrale nucléaire de Fukushima, j’ai senti un goût de déjà vu. Au Japon, on ne ment pas. Dire de quelqu’un qu’il est un menteur est très lourd de sens ici. Mais on ne dit pas. Le mensonge par omission est une pratique courante. Et ça se retrouve à tous les échelons de la société. La ficelle est un peu grosse, certes. Et des étrangers résidant au Japon n’ont pas manqué de souligner avec ironie la duplicité des officiels japonais prêts à minimiser une crise sanitaire sans précédent pour des interêts économiques.

Puis, de jour en jour, les informations nous sortent toujours ce nombre tournant autour des 60 personnes infectées par le corona virus chaque jour. La maire de Tokyo, qui je trouve est la plus communicante sur ce sujet, a exhorté les habitants de Tokyo à sortir le moins possible ce week-end. Je suis sorti faire les courses hier et j’ai vu des gens courir, des couples avec enfants mais tous avec des masques et semblant subtilement porter une attention particulière à leur distanciation sociale. D’ailleurs, il y avait un peu plus de monde que d’habitude autour de chez moi. Or, j’habite dans un quartier résidentiel et le week-end nombreux sont ceux qui sortent dans les grands centres et ne restent pas dans le quartier. Ils semblent en fait avoir suivi les instructions de la maire de Tokyo dont vous pouvez visionner l’allocution à l’attention de ses administrés :

allocution de la maire de Tokyo sur les mesures à prendre par les habitants de Tokyo.

「密閉」(密閉空間 « mippei kuukan » : espace fermé)「密集」(« misshu » : dense)「密接」(« missetsu » : relation proche) 、この3つを避ける「No!3密」. Ces 3 « mi » sont à éviter absolument. Cette vidéo montre une approche douce et pédagogique avec un schéma clair et un message facile à mémoriser comme savent le faire les japonais. On pourrait penser que cette démarche est inversement disproportionnée face à la vague de contaminations qui risque de déferler sur Tokyo. Mais c’est peut-être ce qui marche avec les japonais. Le discours de guerre sous une tente militaire dans ce genre de contexte, je ne parierais pas sur son efficacité. Et puis, il faut bien comprendre que tout japonais qu’ils sont, calmes et disciplinés qu’ils sont censés être, les gens ici sont des êtres humains et les files d’attentes récentes devant les supermarchés et les drugstores pour faire des stocks de riz et de papier toilette nous le rappellent bien.

Une sorte de panique intériorisée en somme. On ne fait pas bruit mais on se prépare au pire. On contrôle avec minutie tout ce sur quoi on peut avoir du contrôle et une responsabilité. Mais en même temps, et c’est le point que je veux souligner dans cet article, on lâche prise quand les évènements sont trop gros pour qu’on puisse avoir une prise dessus. On peut facilement théoriser sur ce manque de réactivité : tremblements de terre, tsunamis, bombes atomiques et autres destructions ont pu créer un certain fatalisme dans la population. Moi-même, je ressens ce fatalisme « positif ». La vie continue. Je fais attention, je porte un masque et me lave les mains 50 fois par jour, mais je suis un peu résigné et insouciant. Et finalement beaucoup sont sortis hier alors que la maire de Tokyo leur demandait, gentiment certes, de ne pas le faire. Aujourd’hui vendredi 29 mars, il neige (le climat aussi vire au n’importe quoi cette année). Une bénédiction pour aider les gens à rester chez eux.

Ceux qui travaillent dans les sociétés internationales sont poussés au télétravail par leur hiérarchie. Beaucoup d’évènements et rassemblements sont annulés. Nombre d’étrangers résidant au japon se demandent à quelle date aura lieu le confinement, le lockdown inévitable. Mais les japonais autour de moi ont l’air de ne pas y penser, comme ils ne pensaient pas que les jeux olympiques seraient reportés. Insouciance ? Inconscience ? Un peu, peut-être. Mais plutôt fatalisme je crois. « Soyons heureux là on le peut » pourrait être leur devise. Inutile de se prendre la tête avec des problèmes sont on n’a pas la maitrise. Et quand on voit les interventions des officiels au discours mécanique et à l’air déconfit, je me dis qu’ils ont peut-être raison. Faisons des réserves de PQ et de vivres, protégeons nous du mieux que nous pouvons et continuons à vivre.

Je me prépare au confinement dont l’annonce va probablement tarder, trainer en petits pas et annoncée la tête baissée par un officiel. D’ici là, portez-vous bien.

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